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TEMPS DE LECTURE, SEPT MINUTES, le temps d’une cigarette.
Depuis la chambre d’ami-bureau, quand il se prend à rêver du mot juste – mais parfois le rêve est long avant l’éveil – DeeJeePap, assis à la table de travail, selon les angles, près de la grande fenêtre ( la vie quotidienne : question d’angles et d »ouvertures !) DeeJeePap 75 peut apercevoir la femme d’en face,
penchée au garde-corps de fer forgé usé.
. Ce n’est pas le titre d’un film. C’est la dame d’en face.
Evidemment, c’est un hausmannien banal, attendrissant et vieux comme un gros chène au coeur du village (**). Dans ces appartements sombres, quand le soleil rasant n’explose pas en direct, ni que la lumière soit allumée, on ne voit pas l’intérieur d’en face à plus d’un mêtre.
D’ailleurs un étage sur deux s’est privé de rideaux malgré les vis-à-vis de l’autre côté d’une rue étroite.

Il y a plusieurs fenêtres, et plusieurs étages – balcon au second et au cinquième : Hausmannien-type (celui-ci date de 1896), et il y plusieurs femmes d’en face. On ne sait pas leur age. La vieille dame ( et son compagnon fatigué) : face-à-face. Au-dessus, l’élégante, qui s’installe au balcon et flatte les plantations d’une main câline. Au -dessous, invisibles sauf si l’appartement est allumé a giorno, le jeune couple veillant tard, vaste écran télé allumé.

Et puis, cette femme-là d’en face : l’ultime fenêtre avant l’accès au ciel. Le ciel par dessus le toit, si bleu si calme, la palme, la cloche, la vie simple et tranquille, on connaît….. Verlaine -mais deux épisodes sont programmés avec le satané Paul pour l’été. Patience.
D’un Paul à l’autre : « Patience, patience,
Patience dans l’azur!
Chaque atome de silence
Est la chance d’un fruit mûr.«
Parfait conseil pour un Septante-Quinze et davantage, même si -l’âge venant-, l’horizon d’un mûrissement long gâte un peu l’urgence de l’attente!
La dame d’en face, celle-ci, ultime étage, ne connaît peut-être rien de Verlaine, ou Valéry.
A des heures qu’on sait repérer malgré des rythmes variables, la dame d’en face passe le buste à la fenêtre et fume avec lenteur sa cigarette à filtre. Environ sept minutes. Parfois elle s’assied à demi sur le rebord, plomb ou zinc? Parfois elle s’appuie au garde-corps froid. Se penche vers la rue.
Lorsque DeeJeePap est debout dans la pièce bureau/amis, elle l’apercoit, bien sûr, et encore mieux quand l’éclairage le permet, soleil ou lampe. C’est plutôt à l’heure des éclats : jamais, DeeJeePap ne la vit jouissant de sa fenêtre après le coucher du soleil.
Il est arrivé que leurs regards se croisent, brièvement.
Elle assise, plus haut, lui debout, plus bas. 
Au début, DeeJeePap s’est épris, s’était pris, à imaginer un statagème d’adolescent : depuis le bureau, il mimait le geste du téléphone. Puis, sur de grandes feuilles, avec un feutre noir très épais, il offrait à la femme d’en face, chiffres un par un, le numéro de son téléphone »portable ».
Le risque aurait été que le petit vieux du Troisième ( Mademoiselle A, étrangement, ne murmure pas « petit vieux toi même « ), on le voit peu mais assez pour savoir qu’il s’ennuie, que le petit vieux s’en saisisse, soucieux suavement de saucissonner sagement, sans sel et sans cesse, bref s’enhardisse à devenir ami de fenêtre. Avant de se croiser tôt le matin (les petits vieux dorment peu) pour un café aux Rigoles.
Pour la dame d’en face. Cigarette après cigarette, car jamais il n’arrivaît qu’elle se tînt à la fenêtre plus longtemps que nécessaire pour fumer : 06, première fois; 99, deuxième. Jour après jour, deux seuls chiffres. Elle n’aurait pas semblé prendre note.
Cependant, il aurait cru percevoir un léger mouvement d’épaules qu’elle faisait, comme pour s’assurer d’une lecture exacte du message.

On aurait pu, même, sans la parole, à travers la rue, s’échanger des courriers, très lentement écrits, comme dans les romans de Jules Verne, et raconter un secret, comme dans ceux de Maurice Leblanc. Mais Mauriac, non. Parmi les mal vieillis…
Dans la vie quotidienne, rien de tel ne survint, évidemment. Il aurait fallu oser, s’imposer, s’exposer, provoquer, insister. DeeJeePap 75 ne sait toujours pas le faire. S’exposer, non. se laisser apercevoir, oui : inviter à l’interprétation. 
Comme ici.
Pourtant.
Au fond de la chambre d’amis-bureau, existe un très large et profond placard.
Il sert, entre autres, de dressing pour DeeJeepap seul, c’est pratique ainsi.
En hiver, au deuxième étage, immeuble hausmannien, derrière les troncs d’arbres effeuillés, la pièce reste sombre : DeeJeePap passe de la salle de bains au dressing, poil à peine sec, traverse l’appartement et des fenêtres, pour choisir les vêtements. Mais un message est venu allumer l’écran de l’ordinateur. On s’arrête au passage, debout face à la table de travail, poil un peu mieux sec, toujours dévétu, on lit, on répond. : « Oui, demain, 10h30, très bien. Cité Malesherbes? » 

Pas de précipitation, ni de prudence, encore moins de méfiance : c’est ensuite qu’il s’habille. Ce n’est jamais urgent, maintenant. Avant se s’habiller, on est banalement nu, pas d’autre hypothèse. On traîne ainsi un peu moins si c’est l’hiver. Beaucoup, si c’est le plein été solitaire.
Au terme de plusieurs jours, le printemps arrivant, la lumière ayant tourné, c’est alors que DeeJeepap s’en aperçut : pour la pause cigarette, au hasard de l’horaire, la femme d’en face pouvait aussi faire une pause image : dévoilement d’intimité ( si l’on croit encore à l’identité du nu et de l’intime, ce qui ressemble à du Mauriac, non ?).
A Septante-Quinze et davantage, comme disait l’ami Alain, rien de passionnant sur cette peau qui plie ses plis et plisse ses lisses.
Dans le regard, de haut en bas ( elle fumait au cinquième, il se plantait au second), la dame d’en face pouvait en apprendre un peu plus que de coutume, entre voisins, on est supposé en connaître. Même de loin, maigre largeur d’une rue parisienne dans ce quartier. Au moins les formes et couleurs.
DeeJeePap, d’un sourire, avait haussé les épaules. Si ça la gène, la femme d’en face, d’en connaître, qu’elle regarde ailleurs.
Lui s’en indiffère (toujours, en ce cas, à la surprise de beaucoup). Lui répond au message urgent » Oui, demain, 10h30, très bien. Cité Malesherbes?« . Il semblait que cela, ainsi, ne la génait pas. (***). La cigarette durait au-delà du filtre, aurait-on pu croire. Mais DeeJeePap ne fume plus depuis longtemps.
Le récit poursuit en affirmant que la scène se reproduisit. L’été, fenêtres ouvertes (malgré le bruit juvénile des terrasses), DeeJee75 aperçut ainsi, parfois, passant à travers l’appartement de la salle de bains au dressing du fond, y compris arrêt message ordinateur, -pourquoi se presser ? -que la femme d’en face perséverait dans l’erreur : fumer lentement sa cigarette au balcon. Ce n’était pas raisonnable de s’intoxiquer les pupilles ou les bronchioles.
Il passait, sans signe, sans détourner la tête ni le geste, sans regard vers dehors. Mais passant, il l’avait brièvement aperçue, qui était là. Deux ou trois fois, lors de l’été chaud, sans urgence de se vêtir, prenant place à la table de travail pour écrire (ceci?), DeeJePAP s’était agacé de la durée des cigarettes. On n’est pas des modèles d’atelier. Non mais. A bas les profiteuses.
Parfois, il exécutait les consignes d’une autre, la kiné quinqua.
Chambre d’ami, donc rideau, fermé d’un coup sec. S’apercevant alors que, pour tirer le rideau, on s’approche tout près de la vitre, de face, extension des bras, exposition majeure.
Pas malin.
A quoi bon, après tout ? 
Puis, soudain, sans l’ombre d’une cendre ni l’affaissement d’une fumée, ce fut comme une disparition. Pénétrant dans la chambre d’amis-bureau, DeeJeepap n’apercevait plus, très fugacement, de côté, la cigarette de la femme d’en face. Rien. Fenêtre close. Longtemps. Beaucoup. Toujours. Soigneusement vêtu, il s’était ensuite, plusieurs fois, posé debout à la fenêtre. Observateur. Un phare devant la marée du silence. Une lumière pâle sur la vague de l’absence. Un phare sans promenade, un éclair sans rebonds.
Afin de savoir.
Observer. Savoir. Comprendre. Agir : toujours les quatre points du carré d’action. Mais non, ça ne s’ouvrait plus pour quelques bouffées de tabac, de regard, de surprise. C’était clos. Rideau ! Guichets fermés.
A l’étage du dessous, ensuite, on déménagea : camion dans la rue, monte-charge, cartons. On quitte la douceur bruissante des buveurs et parleurs nocturnes aux Rigoles.
Bon, ça va, ça va.Tout de même ça va, bien que perdre une amie reste un sujet : privation d’imaginaire. Trop tôt encore pour savoir si, au balcon, la nouvelle dame d’en face fumera des cigarettes pour des messages indiens sans signification. D’ailleurs, peu importe.
Et puis, peu probable : on se méfie de plus en plus des méfaits du tabac, comme écrivait le bel Anton, dans le bel automne de La Cerisaie. Autant ne pas s’y mettre, aux Dames d’En Face.
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(**) Dans la boite à livre du village berrichon : » Un adolecent d’autrefois« , de Mauriac. DeJeePap se fait un devoir de le lire. Mauriac. Un adolescent. Début du siècle XX. » C’était la dernière année avant que maman eût fait mettre l’électricité. » (Ed. Flammarion-poche, 1982). Et le chène, Malataverne, le séminariste qui sent fort, les Landes, débats introspectifs sur le mal, Dieu. qui n’existe pas. Peut-être. Peut-être si. Déjà, page 72 (dont 25 de préface : »Une oeuvre qui donne à réflèchir« , pourquoi l’écrire? page 72, si vite, on s’ennuie. Mais nul lecteur n’ose jeter un roman avant sa FIN, fût-ce en boite à livres.
(***) ici, un subjonctif s’imposait : ne génât pas. Mais – dès lors- un hiatus : a/a. Mieux vaut le désaccord des temps, marque d’ailleurs propre à ceux qui ont atteint Soixante-Quinze et davantage.
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Didier JOUAULT pour : DeejeePap/75. A partir des reflets tendres du temps…… La femme d’en face a disparu en fumée. Episode intermède au durable duo VALLES/NIXON.
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